J'étais là à cuisiner après quelques jours de dégoût, de moi, du froid, de tout... Cette nuit à 16h, décidément, je ne m'y ferai jamais... On a fait quelques courses après l'école, j'avais trouvé une recette de saison et du pays, à base d'un légume médiocre au nom qui n'inspire rien et qu'on s'était interdits de remanger parce qu'il fait trop péter, comme tous les légumes d'hiver ici: beetroot, parsnip, swede... Des oignons, de l'ail, cette espèce de courge, du beurre, et puis de la crème, des graines de potiron, je regarde méfiante ce paquet de romarin frais que je viens d'acheter, un coup de ciseaux, je l'ouvre, je sors une branche. L'odeur fraîche et forte m'explose en pleine figure, une bombe qui me propulse des années en arrière, chez moi, en bord de mer, au chaud, sous une lumière aveuglante, en été, le bleu du ciel, le vert profond des buissons de romarin, partout, j'arrache une petite feuille oblongue, plus grosse, plus molle que celle de mes souvenirs... c'est normal, c'est du romarin anglais... je la coupe d'un coup d'incisive, en fermant les yeux... On est quoi? 25, 26 ans en arrière, dans la villa des Serrano, la salle de billard, les 6 chambres avec salle de bain, les petits bibelots, la cuisine d'été, la piscine, l'eau qui déborde sur la route, parce qu'on est trop nombreux, parce qu'on rigole trop, les voisins qui gueulent... Un arôme profond, un peu mentholé, au goût de terre... des chiques de romarin comme des chewing gums... toute mon enfance... Et ma grand-mère qui court, qui range, qui s'affaire dans cette grande maison... la maison des Serrano, qui n'a jamais été à nous, ni à ma grand-mère... mais on s'en foutait pas mal à qui elle était... parce que tous les étés, quand les proprios investissaient des endroits plus chics, pendant deux mois la femme de ménage devenait gardienne... et pour nous, ça, c'était la vie de château...

 

EDIT: Tout le monde a trouvé mon gratin dégueu, va y avoir beaucoup de bruit pour rien...